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La vente de «gratteux» chez Costco inquiète des experts

Les billets à gratter de Loto-Québec ont fait leur entrée chez Costco il y a quelques semaines, suscitant un vif intérêt chez les consommateurs. Ce succès commercial inquiète des expertes en dépendance, qui dénoncent la banalisation des jeux de hasard et d’argent, d’autant qu’ils sont vendus par l’enseigne comme de simples produits de consommation.

« Chaque fois qu’on ajoute un point de vente, c’est une mauvaise nouvelle. Plus l’exposition au jeu est grande, plus le risque d’y succomber augmente, surtout chez les personnes vulnérables », déplore Anne Élizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean-Lapointe, un centre montréalais de traitement des dépendances.

Depuis le 27 octobre, les membres Costco peuvent acheter le jeu à gratter « 1000 $ en folie » — vendu exclusivement chez le détaillant — et tenter de gagner jusqu’à 1000 $ ou l’un des cinq gros lots de 75 000 $. Le produit est présenté au rayon des cartes-cadeaux : il suffit de prendre un carton promotionnel et de l’échanger à la caisse contre un billet au coût de 17,99 $.

Loto-Québec confirme qu’il s’agit d’une première collaboration avec Costco. L’initiative vise à « tester l’intérêt de la clientèle » de la chaîne de magasins, explique son porte-parole, Renaud Dugas. « Loto-Québec développe des initiatives afin de s’adapter aux habitudes de la clientèle qui ne cessent de changer et d’évoluer », ajoute-t-il par courriel.

En quelques semaines de commercialisation, l’engouement est manifeste. Sur les réseaux sociaux, des centaines de membres de Costco témoignent ces jours-ci de leur expérience de « grattage ». Plusieurs jubilent d’avoir remporté 1000 $ ; d’autres se contentent d’un gain de 20 $ qui « rembourse » leur billet. À lire les commentaires, les perdants sont tout aussi, si ce n’est plus, nombreux. Certains se plaignent d’être tombés sur quatre billets perdants alors que les probabilités de gagner un lot sont d’une sur 3,9, selon Loto-Québec.

Un marketing qui dérange

Chose certaine, ce succès ne réjouit pas les expertes en dépendance consultées par Le Devoir. Elles estiment que les jeux de hasard et d’argent étaient déjà suffisamment accessibles, notamment dans les dépanneurs et les épiceries. Mais elles se disent surtout préoccupées par la stratégie marketing entourant la vente du billet, à commencer par son emplacement en magasin.

« Que ce soit dans un rayon, à la vue de tous, au même titre qu’une barre tendre ou du savon à lessive, ça pose problème. Ça normalise — et banalise — la pratique », déplore Andrée-Anne Légaré, psychologue et professeure à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Dans les autres points de vente, les jeux de hasard et d’argent ne sont pas mis en valeur en magasin, et il faut se rendre directement à la caisse pour en demander un, rappelle-t-elle.

Or, le fait que « 1000 $ en folie » soit placé, en pleine période des Fêtes, à côté de cartes-cadeaux pour des spas ou des restaurants vendues par Costco accentue l’idée qu’il s’agit d’un cadeau comme un autre que l’on peut glisser sous le sapin, critiquent les expertes consultées.

Le prix du billet pose aussi problème. La plupart des billets à gratter vendus dans les autres commerces coûtent entre 2 $ et 5 $, alors que « 1000 $ en folie » est vendu à 17,99 $. « On retrouve beaucoup plus de problèmes chez les joueurs attirés par ces billets à plus haute mise. L’incitation à payer des montants élevés constitue un indicateur de risque ou de problématique de jeu », explique Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur l’étude du jeu de l’Université Concordia, qui vient de terminer une étude sur les billets à haute mise à la demande du régulateur français des loteries.

Les expertes attirent également l’attention sur l’effet de promotion. En magasin, le billet est affiché comme ayant une valeur de 20 $, mais son prix est « réduit » à 17,99 $ pour les membres Costco, bien qu’il ne soit pas vendu ailleurs. « Ce n’est pas banal. Il ne faut pas minimiser l’effet d’une promotion, même petite. Elle attire toujours l’attention, et particulièrement celle des personnes vivant des méfaits liés au jeu, les études le montrent », note Annie-Claude Savard, chercheuse à l’Institut universitaire sur les dépendances et professeure à l’Université Laval.

« Comment Costco établit qu’un billet a une valeur de 20 $ est obscur. Mais est-ce que c’est une fausse représentation ? Non », indique Sylvie De Bellefeuille, directrice des services juridiques chez Option consommateurs. Rien dans la loi n’interdit non plus à Costco de placer le carton du jeu à gratter dans le rayon des cartes-cadeaux. « C’est plus une question d’éthique rendu là. »

Loto-Québec, pour sa part, rejette toute intention d’encourager la participation au jeu sans en évaluer les risques. La société d’État affirme que le positionnement du produit relève uniquement de Costco et assure qu’aucun rabais n’est offert en dépit des apparences. « Ce billet exclusif aux Costco a été développé pour être vendu au prix régulier de 17,99 $. Il n’y a pas de rabais et il n’est pas offert chez les autres détaillants de loterie », écrit son porte-parole. Le site Web officiel de Loto-Québec indique toutefois que le coût du billet à gratter « 1000 $ en folie » est de 20 $.

Le porte-parole de Loto-Québec soutient également qu’il n’existe pas plus de risques de vendre des jeux de hasard et d’argent chez Costco que dans les épiceries ou les dépanneurs. À noter que pour l’année 2024-2025, la catégorie des Instants, dont les billets à gratter font partie, a généré 303,4 millions de dollars pour Loto-Québec.

Au moment où ces lignes étaient écrites, Costco n’avait pas répondu à nos questions.

Un manque d’encadrement criant

Si les billets à gratter ne sont pas ceux qui causent le plus de torts, ils constituent souvent une porte d’entrée vers d’autres formes de jeu, rappellent les spécialistes. « Dans nos études, des jeunes disent avoir reçu des billets dans des cartes de souhaits. Cette normalisation du jeu est associée à un risque accru de développer une dépendance à d’autres jeux à l’âge adulte », souligne Mme Légaré.

Pour Mme Kairouz, la commercialisation du billet « 1000 $ en folie » est un exemple des pratiques de vente et de promotion de plus en plus vigoureuses. « Ces pratiques devraient être prohibées, elles ne sont pas éthiquement acceptables », tranche-t-elle.

Les intervenantes consultées s’entendent sur un point : le Québec souffre d’un manque d’encadrement en matière de jeux de hasard et d’argent. « S’il existait une instance de régulation indépendante, comme dans beaucoup d’autres pays, elle pourrait évaluer les nouvelles offres de jeu commercialisé en fonction des risques associés », estime Annie-Claude Savard.

Une version précédente de ce texte indiquait que les billets à gratter faisaient partie de la catégorie des loteries à tirage, laquelle a généré 657,5 millions de dollars pour Loto-Québec pour l’année 2024-2025. Ils font plutôt partie de la catégorie des Instants, qui a généré 303,4 millions de dollars durant la même période.

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